Altermondes Interview avec Rui Frati

En permettant à des personnes, à travers la pratique théâtrale, de mieux comprendre voire de trouver des solutions aux violences dont elles sont victimes, le théâtre de l’opprimé prouve que l’art peut être un puissant levier de transformation sociale.

Quand les opprimés se mettent en scène…

PAR DAVID ELOY – ALTERMONDES

En permettant à des personnes, à travers la pratique théâtrale, de mieux comprendre voire de trouver des solutions aux violences dont elles sont victimes, le théâtre de l’opprimé prouve que l’art peut être un puissant levier de transformation sociale. Rui Frati, directeur du Théâtre de l’Opprimé de Paris (1), revient sur une aventure commencée au Brésil dans les années 70.

Le théâtre de l’opprimé est né, dans les années 70, en Amérique latine. Comment le définiriez-vous en quelques mots ?
Rui Frati : C’est fondamentalement une méthode de travail théâtral interactive qui interroge, de façon directe, les gens et crée, au pluriel, des espaces de compréhension ou de dénouement aux conflits qui sont mis en scène. Le théâtre de l’opprimé trouve ses racines dans les années sombres des dictatures brésilienne, argentine, chilienne… Exilé, loin de son théâtre, de ses acteurs, de son militantisme politique, Augusto Boal (2), un metteur en scène brésilien, fonda cette façon de travailler qui permettait à tous d’être les acteurs de leur combat dans la création et dans la vie. Une méthode militante, où le théâtre se faisait même sans les professionnels, sans les bâtiments propres à sa pratique. Augusto Boal n’a depuis cessé de pratiquer et de faire pratiquer sa méthode, qui se développe selon des critères propres à chaque société dans laquelle elle se construit.

Le théâtre de l’opprimé s’intéresse au processus d’oppression. Pour vous, que recouvre ce terme d’oppression ?
R.F. : C’est tout un ensemble de procédures mises en œuvre pour quadriller, contrôler, mesurer, dresser les individus, les rendre à la fois « dociles et utiles ». Qui de mieux que ce cher Michel Foucault pour nous parler des instruments portant à l’oppression ? : « Surveillance, exercices, manœuvres, notations, rangs et places, classements, examens, enregistrements, toute une manière d’assujettir les corps, de maîtriser les multiplicités humaines et de manipuler leurs forces… ». Foucault qui venait et portait un zeste de lumière dans les lugubres amphithéâtres de l’université de Sao Paulo, en pleine dictature militaire. Foucault qui, par ses fugaces passages, nous soutenait, créait un espace où nous pouvions respirer un bol d’air.

Les formes d’oppression ont-elles évolué depuis la création de cette méthode ?

R.F. : Pendant les premières années de sa pratique, ici en France, les conflits auxquels s’attaquait le théâtre de l’opprimé étaient évidemment très différents de ceux qu’il rencontrait en Amérique latine. En France, les livres et les documents d’époque parlent d’oppressions intimes, de peur de la solitude, du « noir », ou d’oppressions dues aux dysfonctionnements sociaux, principalement dans les écoles. En Amérique Latine, il se confrontait à d’autres formes d’oppressions exercées par les pouvoirs militaires dictatoriaux. Aujourd’hui, ici comme là-bas, la situation a bien changé.

L’accélération des crises économiques et sociales nous met face à des situations de violences, d’abus de confiance, d’inégalités et de méconnaissance des droits humains indignes de ces sociétés dites développées dans lesquelles nous vivons. Nos interventions se font aujourd’hui généralement dans des lieux et dans des circonstances extrêmement dures. Et je ne parle pas uniquement des violences dans nos quartiers mais aussi, par exemple, des atroces conditions de santé et de sécurité au travail dans les entreprises de Lombardie, l’une des régions les plus riches d’Italie. Là-bas, nous intervenons en soutien aux activités des responsables de la sécurité au travail pour la Confederazione Generale Italiana del Lavoro, la plus grande centrale syndicale italienne.

 

Vous menez des projets à l’international, et pas seulement en Italie. Pourquoi cet engagement par-delà les frontières ?
R.F. : Notre champ de travail est par nature transculturel, transfrontière, transdisciplinaire… Que ce soit dans nos actions de création ou de développement, nous avons toujours souhaité articuler le proche et le lointain. La respiration de notre travail s’établit au contact des altérités. Cette recherche de l’altérité, c’est l’œuvre d’une décentration nécessaire, que l’on opère par les petits et les grands déplacements, à quelques pas de nos foyers ou lors de voyages plus lointains. Les conflits que nous rencontrons dans nos ateliers de proximité résonnent en permanence avec ceux du monde.
En Europe comme au Burundi, à Taiwan, au Maroc, en Iran… nous intervenons auprès des prisonniers, des victimes de conflits, des étudiants et de toutes les personnes qui tentent de faire progresser leur situation… Nous trouvons notre place auprès de ceux qui cherchent à faire vivre la notion de droits humains, en essayant de comprendre les particularités de chaque lieu, de chaque situation, en mettant en pratique, dans notre travail, les notions d’autonomie, de solidarité et de responsabilité. Cette confrontation et cette découverte sont très importantes dans le parcours des acteurs, responsables avec moi des projets de la compagnie.

Votre dernier spectacle s’inspire des œuvres de l’écrivaine taiwanaise Li Ang. Qu’est-ce qui a motivé ce projet ?
R.F. : « Taiwan, une île de toute beauté… ». Les propres mots de Li Ang. _ En 2005, nous avons rencontré des personnes qui nous ont fait découvrir les visages non visibles, pour nous Occidentaux, de ce pays. Nous avons travaillé avec les communautés aborigènes de la côte Pacifique et avons ainsi touché du doigt la complexité du peuple taiwanais, dont les origines sont multiples. Ensuite il y eut la découverte de l’écrivaine, Li Ang, et un coup de foudre pour sa personnalité, son œuvre, la beauté et l’intelligence de son écriture.
Puis, lors d’un second voyage, j’ai participé au Human Rights Festival, qui se déroulait à Green Island, une ancienne prison, où périrent des milliers de détenus politiques, indépendantistes, communistes, opposants à Tchang Kaï Chek, le dictateur venu de Chine pour y attendre le jour où il reconquerrait la Chine Populaire. J’y ai mis en scène un court texte de Li Ang avec une dizaine d’artistes de différents pays.
C’est seulement ensuite que nous avons décidé de créer un texte théâtral à partir de trois de ses romans. Les quarante cinq années dans lesquelles elle situe ses histoires, ses personnages, leur combat pour vivre et survivre, pour exister, sont très proches de ces années que ma génération, celle de 68, connaît très bien. Leurs poésies et leurs particularités, en plus, comme le combat de Li Ang pour la libération de la femme, victime du système social et du carcan des traditions

En cette période de crise où les tensions s’exacerbent, où le repli sur soi se renforce, que peut apporter le théâtre?
R.F. : Parler, parler, parler. Communiquer, communiquer, communiquer. Agir, agir, agir !!! Le théâtre a la même responsabilité que les autres instruments des relations humaines : il porte une utopie associée au défi – ou à l’accusation – de la vulgarité des propos de ceux qui cherchent à dominer les autres.

(1) Théâtre de l’Opprimé de Paris – XX rue du Charolais – 75012 Paris – www.tdopp.com
(2) Lire également Théâtre de l’opprimé, Augusto Boal, La Découverte, 1996