Le théâtre-forum propose une technique interactive pour résoudre les crises et délier les langues.

 

Une dispute, un conflit social, une mauvaise chute ? Il est des jours où l'on aimerait revenir en arrière, ne pas avoir vécu ces moments pénibles et tout reprendre de zéro, un peu comme lorsqu'on appuie concomitamment sur les touches "contrôle" et "Z" du clavier d'ordinateur. Dans la réalité, c'est impossible. Pourtant, une technique, le "théâtre-forum", permet d'imaginer ce que serait la vie si on pouvait en rejouer certaines scènes.

Une séance de théâtre-forum, ainsi appelé car il se nourrit de l'intervention du public, débute comme une représentation classique. Des acteurs professionnels jouent une scène de la vie quotidienne dans une entreprise, une famille ou une école. L'échange se termine mal et le public ressent un certain malaise. Puis les comédiens rejouent la saynète, mais chaque spectateur peut l'interrompre à loisir et en modifier le cours. Il lui suffit alors de monter sur scène et de prendre la place d'un acteur ou d'inventer un nouveau personnage. "La discipline consiste à essayer en scène des actions ou des discours que l'on trouve difficiles à exprimer dans la vie", résume le metteur en scène Rui Frati, directeur du Théâtre de l'Opprimé, à Paris, qui propose de nombreuses représentations chaque année.

A Vert-Saint-Denis, commune pavillonnaire de Seine-et-Marne, se déroule une représentation sur le thème de la chute des personnes âgées. "Ce public s'agace de recevoir sans arrêt des conseils avisés sur la manière dont il faudrait se comporter ; il faut essayer autre chose", explique Nawal Benba, du Centre local d'information et de communication gérontologique (CLIC Rivage) de Melun.

Trois jeunes acteurs du Théâtre de l'Opprimé campent à merveille des septuagénaires. Une autre comédienne incarne "le joker", personnage essentiel qui établit un lien entre les acteurs et le public. En quelques saynètes défilent une femme bougonne refusant la téléalarme que voudrait lui imposer sa fille, des amis retraités qui se chamaillent à propos du danger que peuvent provoquer meubles et tapis, et un conflit familial portant sur la nourriture.

Dans la salle, les têtes grises s'agitent et murmurent. "Il faudrait venir le dire sur scène !", lance, sur un ton enjoué, le joker à un septuagénaire convaincu des bienfaits de la téléalarme.     "Comment réagiriez-vous si vous étiez leur mère ?", lâche encore la comédienne, s'adressant à une dame outrée par la saynète qui se déroule sous ses yeux. En deux heures, une quinzaine de participants acceptent le jeu, cherchant à apaiser l'atmosphère, racontant leur vie, ou exposant leur conception du grand âge. L'exercice a le mérite de délier les langues.

Plusieurs troupes ont fait du théâtre-forum un produit qu'elles vendent, entre 2 000 euros et 15 000 euros, aux mairies, organismes sociaux et centres culturels. "Les représentations conviennent à des groupes qui ont besoin de dénouer des blocages, qu'il s'agisse de sexisme, de racisme ou d'homophobie", explique Pascale Verdier, fondatrice de la compagnie Tic-Tac théâtre, qui intervient régulièrement dans les établissements scolaires. "C'est un outil de résolution des crises, mais aussi une manière d'amener chacun à écouter l'autre", relève le psychologue Jacques Nimier, aujourd'hui retraité.

Le concept se décline à l'infini. Des comédiens se produisent dans les écoles pour déceler des discriminations, au sein d'entreprises où les salariés subissent un plan social, voire dans des villages d'Afrique pour démêler des rivalités. Le Théâtre de l'Opprimé travaille pour le compte du Sidaction et du Centre des jeunes dirigeants d'entreprise sur les relations entretenues, en entreprise, avec des salariés séropositifs. La Ligue des droits de l'homme a récemment sollicité la compagnie Tic-Tac théâtre pour une représentation destinée aux personnes mal logées. Dans ce cas précis, "on insistera sur la manière de s'adresser aux bailleurs sociaux ou aux employés de la mairie", explique Mme Verdier.

La mise en scène requiert à chaque fois une préparation minutieuse qui peut durer deux semaines à trois mois. Le futur joker rencontre les commanditaires, conçoit les saynètes, précise les dialogues, puis prépare les scènes d'improvisation. "Les personnages sont construits comme des icebergs. Ils disposent de ressources cachées qui leur permettent de réagir aux répliques des participants dans le public", précise Pascale Verdier.

Le théâtre-forum ne se différencie finalement du théâtre que par sa finalité, la pédagogie. Rui Frati aime citer l'exemple de Roméo et Juliette, une trame qui a inspiré, à la suite de Shakespeare, tant de compositeurs et de réalisateurs. "Après tout, si les familles Montaigu et Capulet étaient tombées d'accord, cela n'aurait présenté aucun intérêt. C'est parce qu'elles ne s'entendaient pas que leur histoire est devenue la plus grande oeuvre théâtrale de tous les temps", relève le metteur en scène.

Rejouer sa vie sur les planches

1er août 2011 - Olivier Razemon

 

Une technique qui vient du Brésil

Le théâtre-forum doit beaucoup au dramaturge et metteur en scène brésilien Augusto Boal, mort il y a deux ans à l'âge de 78 ans. Celui qui s'engagera plus tard aux côtés de Lula voulait donner la parole aux ouvriers et aux paysans.

Dans les années 1970, sous la chape des dictatures sud-américaines, son Théâtre de l'Opprimé, qui essaime sur tout le continent, servait de moyen d'expression dans les marges de la société, pour les prisonniers de droit commun ou les opposants politiques. On joue dans des lieux insolites, halls de gares ou supermarchés, parfois de manière     "invisible", le spectateur n'étant pas informé du caractère théâtral de la scène à laquelle il assiste.

Le théâtre-forum traverse l'Atlantique dans les années 1980. Pour le Brésilien Rui Frati, qui a recréé à Paris un Théâtre de l'Opprimé, la discipline "participe à la transformation de la société". Même dans une société démocratique,       "l'oppression est omniprésente, dans la manière de traiter les handicapés, la violence faite aux femmes ou les clivages religieux", dit-il.

"La discipline consiste à essayer en scène des actions ou des discours que l'on trouve difficiles à exprimer dans la vie"

Rui Frati,

Directeur du Théâtre de l’Opprimé